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raphie68800
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MessagePosté le: Ven 13 Juin - 16:31 (2008)    Sujet du message: j'ai trouvé ça... Répondre en citant

si ca vous intéresse...



Catherine Rollet
Université de Versailles
Saint Quentin en Yvelines
Laboratoire Printemps CNRS
Première mise en ligne Novembre 2005
Texte révisé en Mai 2006
Histoire de l'allaitement en France : pratiques et représentations
Catherine Rollet
Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
Laboratoire Printemps CNRS
Mai 2006

Le lait est avec le sang et le sperme une des grandes humeurs fondamentales du corps
humain ; comme tel, il est toujours chargé d'une haute valeur symbolique. Dans de
nombreuses cultures, l'allaitement est une force mystérieuse qui met en jeu les pouvoirs du
lait et qui confère à certains enfants un destin singulier. C'est les cas de certains dieux ou
héros de la mythologie antique qui ont été allaités de manière extraordinaire : ainsi Jupiter,
nourri par la chèvre Amalthée, ou Romulus et Rémus, allaités par une louve. Par le lait
passent les qualités physiques et morales de la mère, de la nourrice ou de l'animal nourricier.
C'est tout un héritage qui se transmet par le lait. Dans de nombreux systèmes de parenté, les
liens créés par le lait sont aussi forts que ceux créés par le sang. Ainsi, dans la vallée du
Niger, la parenté proche, entre frères de lait, appelée joliment "lait du sein entre nous" est
aussi forte que s'ils étaient frères utérins. En France, cette parenté peut créer les mêmes
interdictions d'alliance que la parenté biologique.
En France comme dans toutes les sociétés anciennes ou traditionnelles, l'allaitement de
l'enfant par une femme était la règle générale, dans la mesure où il n'y avait pas d'alternative
possible au lait de femme. La période de l'allaitement est, avec la grossesse, un temps fort
dans la vie d'une femme : le lait qui lui monte dans les seins après l'accouchement est la suite
naturelle et nécessaire de la grossesse ; il est indispensable à la croissance du bébé.
Les théories sur le lait
La manière dont le lait est fabriqué dans le corps maternel reste mystérieuse ; les
explications qu'on en donne sont extrêmement variées et souvent d'une grande richesse
symbolique. En Occident, depuis l'Antiquité, on considère le lait comme du sang cuit et
blanchi : pendant la grossesse, le foetus est nourri du sang maternel par l'intermédiaire du
placenta ; après l'accouchement, le sang qui allait à la matrice ne trouve plus à s'y employer ;
il "monte" aux mamelles de la mère où, après une "coction" (cuisson), il se transforme en lait.
On ne saurait mieux indiquer la continuité totale entre grossesse et allaitement. C'est cette
continuité biologique qui est à la source des plaidoyers incessants des médecins de l'Antiquité
jusqu'au XIXe siècle, en faveur de l'allaitement maternel. C'est bien elle qui est encore
implicite, au début du XXe siècle, dans la maxime préférée du grand accoucheur Adolphe
Pinard : "le lait de la mère appartient à l'enfant".
Catherine ROLLET
Histoire de l’allaitement en France : pratiques et représentations
Première mise en ligne Décembre 2005
Texte révisé en Mai 2006 2
La première tétée
Les débats sont acharnés au XVIIIe siècle entre les partisans d’un jeûne de quelques
heures ou de quelques jours pour le nouveau-né et ceux qui préconisent la mise au sein rapide
de l’enfant. On préconise le jeûne car on pense que le premier lait de la mère, le colostrum est
mauvais car il y a incompatibilité entre les écoulements de lait et de sang. Il faut donc d’abord
purger l’estomac du bébé encombré de méconium par des purgatifs artificiels. Le point de vue
des médecins sur le colostrum change au XVIIIe siècle : ils estiment bientôt que le premier
lait de la mère est le meilleur des purgatifs et ils se mettent à recommander la mise au sein dès
les premières heures. Le docteur William Cadogan, médecin à l’hôpital des enfants trouvés de
Londres, est l’un de ces partisans de la mise au sein précoce, au bout de six à sept heures
selon lui, sans adjonction d’aucune nourriture.
« L’expérience m’a convaincu qu’il ne survient pas de fièvre de lait, si l’on se
conduisait comme il faut. On ne doit donner à un enfant nouveau-né aucune nourriture
quelconque avant qu’il ait faim, et il est impossible qu’il ait faim immédiatement après sa
naissance. Mais dès que le besoin s’annonce, il faut le mettre au sein de la mère ; après un
petit nombre d’essais, il tétera avec assez de force pour attirer peu à peu le lait et le faire
couler en quantité proportionnée à ce que demande son estomac, et à la difficulté d’avaler
que lui donne le défaut d’usage. De cette manière l’enfant se procure la meilleure nourriture
possible, en même temps qu’il ouvre un libre passage au lait, et dégage le sein de la mère
avant qu’il soit surchargé par un poids trop considérable et dangereux. La fièvre alors ne
peut avoir lieu, car ce qui l’occasionne, c’est la distension pénible des veines lactées des
seins, lorsqu’on a l’imprudence de l’y laisser s’accumuler. Afin d’éclaircir davantage ce
point, qu’on me permette d’entrer dans quelques détails sur ce qui doit avoir lieu
naturellement lorsqu’une femme jeune et vigoureuse met au monde son premier enfant, et
qu’on n’a pas contrarié les opérations de la nature par quelque absurde pratique. Dans ce
cas que je choisis de préférence, l’accouchement, qui, en général, est pénible, serait peut-être
aussi un peu difficile ; mais peu de minutes après la délivrance, la mère et l’enfant, s’ils
n’avaient éprouvé aucun incident, tomberaient dans un doux sommeil qui durerait six ou sept
heures, après lequel ils s’éveilleraient, la première reposée et rafraîchie, si on ne lui aurait
pas imprudemment fait prendre quelques-uns de ces opiats qui sont de vrais poisons, et le
second avec le besoin de prendre de la nourriture. Alors il convient de donner à la mère un
bouillon léger avec un peu de pain, ou toute autre nourriture de facile digestion, et de mettre
ensuite immédiatement l’enfant au sein. En une heure ou deux le lait doit infailliblement
couler ; et si l’on ne donne rien autre chose à l’enfant, il s’élèvera sain et robuste, tandis que
la mère sera parfaitement rétablie en peu de jours. Tel est le cours constant de la nature
auquel on fait très peu d’attention, et sur lequel on ne se règle jamais : l’usage général au
contraire est, aussitôt qu’un enfant est né, de lui faire avaler de force, soit un morceau de
beurre et de sucre, soit de l’huile, de la panade, ou quelque autre chose aussi mauvaise pour
lui : et c’est ainsi qu’en prenant une fausse route, on met dès la première heure l’enfant en
danger de tomber malade. Dans quelques endroits, on est dans l’usage de faire avaler au
nouveau-né un petit morceau de cochon de lait, dans l’idée, à ce qu’il paraît, de l’empêcher
d’être marqué par suite des envies de sa mère […].
On me demandera peut-être ce qu’il faut faire avec un enfant né malade, qui, au lieu de
dormir, ne cesse de crier dès qu’il est au monde […]. La première chose que je recommande,
c’est d’avoir grand soin qu’il ne soit pas gêné dans ses vêtements, ou plutôt que son seul
Catherine ROLLET
Histoire de l’allaitement en France : pratiques et représentations
Première mise en ligne Décembre 2005
Texte révisé en Mai 2006 3
vêtement soit une flanelle, dans lequel on l’enveloppe sans le serrer ; et si malgré cette
précaution il continue à crier, il faut le mettre au sein de la mère. Alors il peut arriver qu’il
attire immédiatement le lait, et ce serait pour lui le meilleur remède dans cette circonstance ;
ou, s’il ne fait pas couler, il est possible qu’il s’apaise en tenant le sein. […]
Je pense en conséquence que toute femme en état de nourrir, dont le lait n’est
évidemment pas détourné de son cours, ou vicié, doit allaiter elle-même son enfant. Il est
démontré qu’en détournant le lait dont la plupart des jeunes femmes ont en grande
abondance, on occasionne des effets funestes. […] Je voudrais qu’on examinât sérieusement
si, en rejetant dans la masse des humeurs un poids aussi considérable qu’est le premier lait
d’une femme, on ne s’expose pas à rendre ses maux incurables, au lieu de remédier à la
faiblesse de sa constitution. Le premier lait de la mère est purgatif, et fait évacuer à l’enfant
les excréments accumulés dans les intestins ; on ne peut pas l’en priver sans lui faire un mal
évident. Peu à peu ses propriétés changent ; il devient moins purgatif et plus nourrissant.
C’est en même temps pour l’enfant le meilleur aliment, celui qu’il aime le mieux, et le seul
qu’on devrait lui donner pendant quelque temps. Si j’en était cru, aucun enfant ne prendrait
de potion quelconque avant d’avoir teté sa mère, et le lait de celle-ci serait sa seul nourriture
au moins pendant les trois premiers mois : car il ne peut que difficilement digérer plutôt
d’autres aliments. […] Avant de donner à l’enfant une nourriture plus substantielle, il faut
attendre que la nature le demande […]. »
W. Cadogan, An Essay upon Nursing and the Management fo Children from their Birth
to Three Years of age, 9e édition, 1769, traduction par Thomas Duverne du Praîle en
« appendix » de la traduction du livre de William Buchan, Paris, an XII, p. 319-376.
Malgré ces avancées liées aux observations multiples faites au chevet des jeunes mères,
on reviendra au jeûne systématique des nouveau-nés au XXe siècle et on leur donnera de
l’eau sucrée pendant un ou plusieurs jours, pratique qui restera en vigueur en France jusqu’au
lendemain de la Seconde guerre mondiale.
L'allaitement à la demande
L'allaitement à la demande est un grand invariant, dans la plupart des cultures anciennes
et extra-européennes. Dans la France ancienne, comme chez les Chinois du XVIIe siècle ou
chez les Miang Tuu d'Indonésie, le bébé est allaité dès qu'il pleure, de jour comme de nuit, ce
qui suppose qu'il ne quitte guère sa mère. Les mères d'autrefois donnaient le sein très
fréquemment même à des enfants assez grands : jusqu'à 9 à 11 fois dans la journée, et 4 à 6
fois la nuit.
Ces tétées très nombreuses ne sont pas toutes alimentaires : il est avéré que certaines
fois le bébé n'avale pas grand chose et se contente de suçoter le mamelon. La poitrine
maternelle rassure et console. Certaines femmes sont ainsi amenées à spécialiser leurs seins :
l'un sert à nourrir, l'autre à apaiser. Il est donc fréquent que le bébé repu ou calmé s'endorme
sur la mère. Au fur et à mesure que l'enfant grandit, la fonction alimentaire du sein décline : il
est de plus en plus nourri de nourritures solides, mais le sein reste nécessaire pour apaiser les
peurs et les tensions. Une femme du pays de Sault, une vallée des Pyrénées, raconte qu'à
quatre ans, un enfant montait sur un petit escabeau pour s'approcher de sa mère qui travaillait
pour attraper son sein, téter et se rassurer. Dans ces conditions, les mères allaitaient souvent
les enfants en public et tout en travaillant à la maison ou au dehors.
Catherine ROLLET
Histoire de l’allaitement en France : pratiques et représentations
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Les conséquences de ces tétées à la demande sont multiples et de grande importance :
les bébés ne pleurent jamais longtemps, car dès qu'ils expriment le besoin de téter, ils sont
satisfaits. Les cris des petits sont toujours considérés avec sérieux dans des sociétés où la
mortalité infantile est importante : on redoute qu'ils ne se transforment en convulsions, qu'on
ne sait pas guérir. Autre conséquence : les bébés ne sucent pas leur pouce, car leur besoin de
succion est contenté par la mise au sein fréquente. Enfin, ils dorment presque toujours dans le
lit maternel pour être commodément allaités la nuit, souvent par une mère à demi endormie,
même s'ils ont par ailleurs un berceau pour la journée. L'allaitement à la demande construit
entre la mère et le nourrisson une symbiose étroite qui prolonge véritablement, à l'air libre, le
temps de la grossesse.
Pourtant dans certaines populations traditionnelles, l'allaitement à la demande entre en
conflit avec les activités de production de la mère, ce qui implique alors une certaine
régulation des tétées. Les paysannes étaient obligées de combiner les tétées avant de partir et
au retour et des bouillies données par la grand-mère, une soeur ou une servante pendant la
journée. Cependant, beaucoup d'entre elles emmenaient leurs bébés aux champs dans des
corbeilles qu'elles surveillaient du coin de l'oeil. Une jeune femme du pays de Sault raconte
qu'ayant emmené ainsi son bébé aux champs, elle aperçut une vipère qui s'approchait de la
corbeille car, expliqua-t-elle, les serpents sont attirés par l'odeur du lait que recrache le bébé.
Elle se jura de ne plus emmener le poupon aux champs. Noter entre parenthèses la persistance
du mythe de la proximité du serpent qui représente le mal, le démon, dans notre culture, et le
lait. De même, aux premiers temps de la révolution industrielle, les mères emmenaient avec
elles à la manufacture leurs nouveau-nés qu'elles allaitaient. Dans une atmosphère pas
toujours très salubre (chaleur étouffante, humidité ou sécheresse de l'air, bruit
assourdissant...), les mères pouvaient allaiter leurs bébés à la demande.
L'invention des horaires stricts de tétées pour le bien du bébé, en dehors des contraintes
du travail maternel, sont une innovation récente des médecins occidentaux de la fin du XIXe
siècle et du XXe siècle. Au départ, cette réglementation repose sur l'observation des
mécanismes et des temps de digestion du lait animal ; les médecins ont transposé cette
nécessité d'un temps de repos entre les prises aux nourrissons allaités au sein, sans se soucier
des grandes différences entre lait animal et lait de femme. Il est avéré en particulier que ce
dernier est déjà prédigéré et donc d'une assimilation rapide pour le nouveau-né, quels que
soient les délais entre les tétées. En fait, les tétées à heures fixes (toutes les trois heures
minimum le jour, jamais plus de deux la nuit) ont aussi un but de dressage de l'enfant. Dans le
contexte de la société bourgeoise du XIXe siècle, elles ont été inventées pour habituer dès la
naissance le nouveau-né à un contrôle de ses besoins : il ne faut pas, disait-on, lui donner de
"mauvaises habitudes", il faut le "régler" et donc le laisser crier s'il a faim avant l'heure ; il
apprendra ainsi que, dans la vie, on n'obtient pas tout, tout de suite ; et que les horaires
doivent être respectés. Cet espacement strict des tétées, imposé aux mères par la nouvelle
puériculture médicalisée qui se met en place dans la deuxième moitié du XIXe siècle, a été
aussi instauré avec rigueur dans les services de maternité des hôpitaux du XXe siècle, car cela
arrangeait bien le personnel, en simplifiant l'organisation et la gestion de la manipulation des
bébés, qui à l'époque étaient souvent séparés de leurs mères, parfois le jour et toujours la nuit.
La règle sacro-sainte des tétées toutes les trois heures a donc prévalu dans tous les espaces
médicalisés, où les femmes sont allées accoucher de plus en plus, à partir des années 1950.
Jusqu'à ce qu'on s'aperçoive assez tard, dans les années 1980, que c'était souvent la cause de
l'échec de l'allaitement maternel, les mères ayant besoin, au début, de donner souvent le sein,
Catherine ROLLET
Histoire de l’allaitement en France : pratiques et représentations
Première mise en ligne Décembre 2005
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en petites quantités, pour stimuler leur sécrétion lactée, ne pas fatiguer un nouveau-né trop
faible et éviter engorgements et abcès.
Le plaisir d'allaiter
Le plaisir d'allaiter est rarement décrit dans les observations anthropologiques sur les
sociétés traditionnelles. En revanche, en Occident, il est souvent évoqué dans les textes
médicaux anciens. C'est un double plaisir, à la fois tourné vers l'enfant et vers le corps
maternel. C'est d'abord une joie de sentir le nourrisson s'apaiser en tétant et en enfouissant sa
petite tête dans le sein accueillant, de le voir grandir et grossir tous les jours. Laurent Joubert,
médecin français du XVIe siècle a donné une très belle description des joies que donne le
nourrisson qui tête : "Je vous prie, que l'on estime un peu le plaisir que l'enfant donne (...) Y at-
il passe-temps pareil à celui que donne un enfant qui mignarde et flatte sa nourrice en tétant :
quand d'une main, il découvre et manie l'autre tétin, de l'autre lui prend ses cheveux ou son
collet en s'y jouant ; quand il rue coups de pieds à ceux qui le veulent détourner, et en un même
instant jette de ses yeux mille petits ris et oeillades à la nourrice.1" A la même époque, le
chirurgien Ambroise Paré va plus loin ; il décrit le plaisir physique éprouvé par la femme qui
allaite : "Or y a-t-il une sympathie des mamelles à la matrice : car chatouillant le tétin, la
matrice se délecte (...) et sent une titillation agréable, parce que ce petit bout de la mamelle a le
sentiment fort délicat, à cause des nerfs qui y finissent (...) la femme offre (...) volontiers ses
mamelles à l'enfant qui les chatouille doucement de sa langue et de sa bouche. A quoi la femme
sent une grande délectation, et principalement si le lait y est en abondance."
Au XVIIIe siècle, le docteur Desessartz qui s'efforce d'encourager les femmes des
milieux aisés à allaiter, rapporte le témoignage d'une jeune mère à qui il a demandé ce qu'elle
avait éprouvé la première fois qu'elle avait donné le sein ; le plaisir, évoqué ici, est bien proche
de l'orgasme : "Il m'est difficile, dit-elle, de rendre ce qui s'est passé en moi, j'ai senti une
commotion que je ne peux comparer qu'à celle que produit l'étincelle électrique ; aussi vive
qu'elle, elle m'a soulevée, m'a entraînée vers mon enfant, elle s'est bientôt épanouie dans tout
mon corps en y répandant une chaleur délicieuse, à laquelle a succédé le calme d'une volupté
inexprimable, lorsque mon enfant a saisi le mamelon et a fait couler la liqueur que la nature et
ma tendresse lui destinaient."2. Un peu plus tard, Prost du Royer, lieutenant de police,
explique : "La voix de la nature s'est fait entendre dans le coeur de quelques-unes de nos
jeunes femmes... Plaisirs, charmes, repos, elles ont tout sacrifié. Mais qu'elles nous disent si
les inquiétudes et les privations de leur état ne sont pas une jouissance comme toutes celles que
cause l'amour. Qu'elles nous peignent les douces émotions... que ressent une mère nourrice,
lorsque, suçant son lait, lui souriant, jetant ses bras autour d'elle, l'enfant semble la
remercier..."3. Mais déjà la tonalité est différente : Prost parle de sacrifice de même que ses
successeurs. Le docteur Gilibert notent le plaisir des mères qui s'accomplissent dans les tâches
1Laurent Joubert, Des erreurs populaires et propos vulgaires touchant la médecine, Ve livre, chap. 1, "Exhortation à toutes
les mères de nourrir leurs enfants", Bordeaux, 1578, p. 419.
2Jean-Claude Desessartz, Traité de l'éducation corporelle des enfants en bas-âge", Paris, 1760, 2e éd. 1799, p. 366.
3Prost du Royer, Mémoire sur la conservation des enfants, 1778, p. 14, cité par Badinter; L'Amour en plus, p. 187.
Catherine ROLLET
Histoire de l’allaitement en France : pratiques et représentations
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les plus ingrates : "Ces mères trouvent un plaisir indéfinissable dans tout ce qui les rebutait
lorsqu'elles étaient filles"4 et madame Verdier-Heurtin souligne "Ces privations, qui vous
paraissent cruelles, ce changeront en de pures jouissances"5. Au début du XXe siècle, Freud
montre comment l'allaitement est une relation sexualisée, gratifiante pour la mère et fondatrice
pour le bébé : "Quand on a vu l'enfant rassasié abandonner le sein, retomber dans les bras de
la mère, et les joues rouges, avec un sourire heureux s'endormir, on ne peut manquer de dire
que cette image reste le modèle de l'expression de la satisfaction sexuelle qu'il connaîtra plus
tard." A cette époque, seule la psychanalyse reconnaît la réalité du plaisir d'allaiter. Aucune
mention n'en est faite dans les manuels de puériculture qui sont alors publiés en grand nombre,
sauf exception : ainsi Gaston Variot, dans son manuel La puériculture pratique, 1913, cite de
longs passages du texte de Laurent Joubert : il est bien le seul.
L'expérience de l'allaitement
En dehors des milieux médicaux, il existe quelques textes littéraires décrivant les joies
de l'allaitement, sans compter l'adage populaire : "Tant que l'on nourrit, l'on rit".
Balzac, dans un passage des Mémoires des deux jeunes mariées, étonne par la modernité de
ses propos sur l'expérience de l'allaitement. Il se complaît à décrire les joies d'allaiter, joies
physiques et psychiques mêlées. Renée de Lestorade allaite Armand, son premier-né, avec
passion : "Le petit monstre a pris mon sein et a tété : voilà le fiat lux ! J'ai soudain été mère.
Voilà le bonheur, la joie, une joie ineffable, quoiqu'elle n'aille pas sans quelques douleurs.
[...] Ce petit être ne connaît absolument que notre sein. Il n'y a pour lui que ce point brillant
dans le monde, il l'aime de toutes ses forces, il ne pense qu'à cette fontaine de vie, il y vient et
s'en va pour dormir, il se réveille pour y retourner. Ses lèvres ont un amour inexprimable, et
quand elles s'y collent, elles y font à la fois une douleur et un plaisir, un plaisir qui va jusqu'à
la douleur, ou une douleur qui finit par un plaisir ; je ne saurais t'expliquer une sensation qui
du sein rayonne en moi jusqu'aux sources de la vie [...]. Enfanter, ce n'est rien ; mais nourrir,
c'est enfanter à toute heure. Oh ! Louise, il n'y a pas de caresses d'amant qui puissent valoir
celles de ces petites mains roses qui se promènent si doucement, et cherchent à s'accrocher à
la vie"6.
On ne saurait mieux décrire ce plaisir de l'allaitement, pour le bébé comme pour la
mère, plaisir qui, selon Balzac, fait la mère et rivalise avec le plaisir sexuel. Ce roman est écrit
en 1841, rares seront les auteurs qui, dans la seconde moitié du siècle, se risqueront à célèbrer
l'allaitement avec autant de lyrisme. Zola est l'exception. Marianne, l'héroïne de Fécondité, un
des trois volumes du triptyque des Quatre Evangiles, allaite successivement ses enfants : c'est
le tour du petit Gervais, le cinquième : "Ah ! le petit diable, il me mange, il vient de rouvrir
ma crevasse ! [...]" Le père contemple la scène : "Il n'était pas d'épanouissement plus
glorieux, de symbole plus sacré de l'éternité vivante : l'enfant au sein de la mère. C'était
l'enfantement qui continuait [...]7. Et Zola de célébrer le bonheur et la fécondité de ce couple
généreux qui donne la vie et le lait à profusion tandis qu'ailleurs, la vie est calculée, sinon
détruite.
4Gilibert, Dissertation sur la dépopulation, 1770, p. 286, cité par Badinter; L'Amour en plus, p. 187.
5Verdier-Heurtin, Discours sur l'allaitement, 1804, p. 27-28, cité par Badinter; L'Amour en plus, p. 187.
6H. de Balzac, Mémoires de deux jeunes mariées, 1841, Paris, L. Conard, 1912, p. 294.
7E. Zola, Fécondité, 1899, édit. Fasquelle, 1957, p. 229-230.
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En un demi-siècle, la tonalité des discours a changé, l'allaitement, de plaisir, est devenu
devoir sous la plume des médecins. Et, pour un même milieu, la fréquence de l'allaitement a
beaucoup varié selon les générations et les modes : dans la famille Boileau, l'allaitement n'est
guère à l'honneur avant 1890, c'était "une fantaisie bien inutile", et même "une grande folie"
de s'entêter à nourrir ses enfants comme le fait Marie Boileau. Marie, qui avait allaité ses
deux aînés un an, les trois suivants quatre mois et la dernière six mois, était une originale
aussi bien pour le nombre d'enfants que pour son attitude à l'égard de l'allaitement. La
génération suivante, au contraire, se convertit à l'allaitement par la mère : "tous ici [...]
trouvent que c'est un crime à Jeanne que de ne pas nourrir"8. La jeune femme subit les
pressions inverses de celles que sa mère avaient connues trente ans plus tôt : parce que la
santé et la vie des mères ne paraissent plus menacées, celles des bébés ont pris la première
place. A cette même époque, observe un médecin, "les populations agricoles opèrent un
mouvement inverse, elles se détachent de l'allaitement au sein pour faire de l'alimentation
artificielle", ceci pour être plus libre, et parce que "elles ont le bon lait".9 Selon ce même
médecin, les femmes de mineurs restent fidèles à l'allaitement au sein, de même que les
femmes de marins. La différenciation sociale du mode d'allaitement reste très forte en ce
début du XXe siècle.
Les tabous sexuels pendant l'allaitement
Les tabous sexuels pendant l'allaitement sont communs à toutes les cultures. Dans la
tradition occidentale, la mère qui allaite ne doit pas avoir de relations sexuelles pour deux
raisons : d'abord, parce que l'acte "vénérien" en lui-même risque de déranger ses humeurs et
particulièrement le lait qui est la plus fragile de toutes ; ensuite, parce qu'elle risque de
devenir enceinte : la grossesse passe pour gâter le lait de manière précoce et irrémédiable. Ce
tabou sexuel est très bien observé dans la France ancienne jusqu'au XVIIe siècle. Sa rigueur
explique d'ailleurs pourquoi, dans les milieux aisés, les maris s'opposent souvent à ce que leur
femme allaite : ils ne veulent être privés de leurs femmes pendant une ou deux années qui
s'ajoutent au temps de la grossesse ; ce sont donc eux qui imposent la mise en nourrice, qui
les décharge sur une domestique du tabou du sexe pendant la lactation. Au XVIIIe siècle,
quand le plaidoyer en faveur de l'allaitement maternel devient très fort, les médecins
reconsidèrent leurs exigences sur ce point : pour que les mères allaitent, ils sont prêts à
consentir à la reprise des relations sexuelles, à condition que cela se fasse de manière modérée
à l'intérieur du couple ; les nourrices, quant à elles, restent soumises au tabou sexuel le plus
strict.
Allaitement et retour des règles
Physiologiquement, l'allaitement, quand il est complet, est un inhibiteur de l'ovulation,
donc aussi des règles. Les populations traditionnelles connaissent bien intuitivement ce
pouvoir anticonceptionnel de l'allaitement. Médicalement, il est avéré que l'aménorrhée d'une
femme qui allaite complètement est totale (à 98%) jusqu'à 6 mois ; au delà, il peut y avoir
reprise de l'ovulation et des règles, mais en cas d'allaitement, la mise en route d'une grossesse
8C. Chotard-Lioret, La socialité familiale en province : une correspondance privée entre 1870 et 1920, Doctorat de IIIe cycle, Paris
V, 1983, t. II, p. 248-249.
9L. Henry, "La lutte sociale contre la mortalité infantile dans le Pas-de-Calais et le Nord", Congrès d'hygiène sociale d'Arras, 1904,
p. 41.
Catherine ROLLET
Histoire de l’allaitement en France : pratiques et représentations
Première mise en ligne Décembre 2005
Texte révisé en Mai 2006 8
est difficile. Ce sont les femmes mal nourries, ayant peu de lait, donnant le sein fréquemment
et en petites quantités, qui sont les mieux protégées.
En Occident, toutes les théories médicales anciennes insistent sur l'incompatibilité entre
les évacuations de sang et la production de lait de qualité. Cela pouvait entraîner des
comportements aberrants : en France, aux XVIe et XVIIe siècles, les médecins interdisaient à
leurs patientes fortunées d'allaiter jusqu'à la fin des évacuations sanguines des lochies
consécutives à l'accouchement, qui pouvaient parfois durer plus d'un mois. Pendant ce temps,
leur bébé était allaité par une nourrice et elles devaient se faire dégorger les seins par des
femmes spécialisées dans cette fonction (qui recrachaient le lait tété), ou pire, par des petits
chiens ! Il n'est pas étonnant que, dans ces milieux riches, la plupart des femmes et leurs
maris aient préféré le recours définitif à une nourrice. Au XVIIIe siècle, quand les médecins
ont essayé d'inciter les Françaises à allaiter, ils ont d'abord établi le caractère bénéfique du lait
des premiers jours (malgré les évacuations sanguines) et, tournant le dos à la tradition, ils ont
nié le caractère nocif des règles sur la qualité du lait.
Mais les vieilles idées sur le sang des règles qui gâte le lait ont la vie dure, ainsi qu'en
témoigne, en 1859, cette lettre, écrite dans l'affolement à sa mère, par une jeune femme,
Caroline Duméril-Mertzdorff, qui allaite sa petite fille de cinq mois, le lendemain du jour où
elle s'aperçoit que ses règles sont revenues :
"(...) tu juges combien j'étais inquiète et effrayée; j'avais entendu dire que lorsqu'une
semblable chose arrivait à une femme, elle devait sevrer et cette idée me bouleversait, car
donner à téter à Mimi est une de mes plus grandes joies ; à midi, ne sachant que faire, la
petite étant si triste de ne rien avoir, j'ai envoyé Mme C. (qui l'aide à soigner l'enfant) chez le
docteur qui m'a fait complètement rassurer, me disant qu'il avait vu maintes fois des cas
semblables non seulement chez les mères, mais chez des nourrices que l'on avait gardées sans
que les enfants en souffrissent (...). Ainsi rassurée, je me suis d'abord fait téter par un enfant
plus âgé, puis ensuite par ma petite, mais voilà qu'en moins de dix minutes elle avait tout
rendu par le haut et par le bas et la même chose était arrivée à l'autre enfant. J'ai fait alors
chercher le docteur, mais il faut vous dire que le matin, à l'idée de sevrer l'enfant, j'avais eu
un très violent chagrin et que j'avais énormément pleuré (...). C'est à ce chagrin et à ces
larmes que le docteur a attribué ce lait indigeste qu'a pris la petite et l'ayant trouvée
parfaitement bien du reste, il m'a tout à fait engagée à lui donner à téter ; cette fois en effet,
elle a bien digéré et s'est endormie à 6h pour ne se réveiller qu'à 10h1/2, alors elle a mangé
sa soupe et s'est rendormie jusqu'à 5h dans la matinée ; elle vient de téter et de manger sa
soupe et quoiqu'elle ait eu deux selles, son estomac paraît très bien. Le docteur vient de venir
et m'a répété que je ne dois m'agiter en aucune manière, qu'il y a beaucoup de travaux faits
sur ce sujet et que l'analyse prouve que le lait dans cette circonstance contient moins de
matières nourrissantes, mais ne renferme rien de nuisible pour l'enfant. (...) Malgré cette
aventure je me porte parfaitement, mange et dors très bien et ai beaucoup de lait, d'ailleurs
mon indisposition n'est pas très forte (...)10"
10Cécile Dauphin, Pierrette Lebrun-Pézerat, Danielle Poublan, Ces bonnes lettres. Une correspondance familiale au XIXe
siècle, Paris, 1995, p. 222-223.
Catherine ROLLET
Histoire de l’allaitement en France : pratiques et représentations
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Le recours aux nourrices : un phénomène ancien
Les nourrices ne sont pas une invention de la "modernité". On a des témoignages très
anciens du recours aux nourrices pour toute l'aire qui constitue la matrice de l'Europe11. Le
Code d'Hammourabi, par exemple (Hammourabi, roi de Babylone aux XVIIIe siècle av. J.C.)
punit la nourrice qui, pendant le temps de l'allaitement prévu au contrat et sans prévenir les
parents, prend un autre enfant pour remplacer l'enfant mort. Le châtiment est terrible : on lui
enlève les seins ! A Rome, à Babylone, mais aussi dans l'ancienne Egypte et en Grèce, il est
certain que la société n'ignorait pas l'allaitement par une nourrice. Pour quels motifs ? Il s'agit
parfois d'une solution qui est prise par stricte nécessité : la mère est morte, elle n'a pas du tout
de lait12, elle met au monde des jumeaux, elle est malade, etc... Dans tous ces cas, pendant des
siècles, le recours à une nourrice s'est imposé pour nourrir le nouveau-né. Certaines sociétés
prévoient ainsi explicitement qu'il est impossible au mari d'imposer à sa femme l'allaitement
de jumeaux. L'enfant est confié à une nourrice installée chez soi, laquelle est le plus souvent
une esclave. A Rome, les nourrices préférées étaient d'origine grecque13. Ce choix est-il lié à
l'idée fort ancienne et quasiment universelle selon laquelle avec son lait, la nourrice transmet
ses traits de caractère, voire sa culture ? Pour les Romains épris de tout ce qui venait de
Grèce, par opposition à la barbarie, importait-il que l'enfant soit allaité et endormi au sein des
berceuses grecques ? Cela est fort probable.
Un privilège des riches
Mais il existait aussi des raisons strictement sociales qui poussaient les familles à
choisir une nourrice : il n'était pas digne d'une femme de la haute société d'allaiter soi-même
son enfant. Que l'on appartienne à la famille des Pharaons, à la notabilité athénienne ou
romaine, on déléguait le soin d'allaiter et de soigner son enfant à une nourrice soigneusement
recrutée. Les nourrices pouvaient jouir comme en Egypte d'un statut élevé : chaque nouveauné
de la lignée royale était pourvu de plusieurs nourrices et les enfants de ces nourrices
avaient le rang de soeurs ou de frères de lait du Pharaon14. De même dans les cités grecques et
à Rome, il était très fréquent, sans être absolument général, que les dames de la bonne société
se fassent remplacer dans leurs devoirs de mères. Ainsi le décidait le mari et père des enfants.
En tant que conseillers des familles, les médecins n'ont pas hésité à donner des conseils sur le
choix des nourrices. Les plus grands médecins du monde romain se sont prononcés sur la
question. Les descriptions de Soranos d'Ephèse (IIe siècle ap. J.C.) permettent ainsi de se faire
une idée de la nourrice "idéale" : elle a entre 20 et 40 ans, elle est honnête, égale d'humeur,
sympathique, elle jouit d'une bonne santé, elle a un bon teint, elle est de taille moyenne ; son
enfant a moins de deux mois, elle est propre, son lait n'est ni trop clair, ni trop épais, etc.15 On
retrouve une grande partie de ces conseils dans les traités de médecine tout au long des
siècles et jusqu'au XXe siècle16.
11Fildes (Valerie), Wet nursing, A History from Antiquity to the Present, Londres, Basil Plackwell, 1988, p. 1-25.
12Les cas d'agalactie sont rares : ils existent cependant, comme le raconte Georges Sand (Histoire de ma vie, La Pléiade, t. 1,
p. 50). Il s'agit de sa grand'mère Aurore de Saxe, qui voulait nourrir son fils Marice, car elle avait "lu l'Emile avec religion",
mais elle n'a pas de lait, il fallut y renoncer "et ce fut pour elle une violente douleur, et comme un sinistre pronostic".
13Idem, p. 19 ; Coulon (Gérard), L'Enfant en Gaule romaine, éd. Errancee, 1994, p. 59.
14Fildes (Valerie), Wet nursing, op. cit., p. 3-4.
15Idem, p. 20.
16Par exemple, Budin (Pierre), Manuel pratique d'allaitement, Doin, 1907, p. 80-82.
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Sans doute une des raison d'admettre ces comportements tient-elle à la croyance selon
laquelle l'allaitement était incompatible avec la reprise des rapports sexuels, d'où la recherche
d'expédients si le couple désire reprendre sa vie sexuelle, si l'intérêt de la famille exige que la
femme reprenne sa liberté par rapport à ce qui peut apparaître comme une contrainte, si
l'intérêt de la lignée exige que la femme redevienne le plus vite possible enceinte.
Ces différentes raisons, intérêt du mari, intérêt de la famille, expliquent la fréquence de
la délégation des tâches nourricières à des nourrices à domicile, le plus souvent des esclaves,
dans la Rome antique. La délégation des soins nourriciers suppose un raisonnement de type
économique qui accorde aux biens produits par la mère en dehors de l'allaitement une valeur
supérieure à ceux procurés par l'allaitement proprement dit. Il existerait donc une hiérarchie
des valeurs qui placerait l'allaitement dans une position subalterne par rapport à des biens
comme le rôle social de la femme ou sa fécondité. A Rome, le maître de famille applique ce
même raisonnement à toutes les femmes de la maisonnée, y compris aux esclaves. Ainsi, le
nouveau-né de telle esclave devenue mère sera-t-il confié à une nourrice de moindre valeur
pour libérer la mère pour des tâches plus productives, y compris pour allaiter l'enfant d'une
autre. L'allaitement de deux enfants par une même nourrice créait une parenté affective qui
justifie par exemple qu'un jeune maître affranchisse son frère de lait et leur attribue le nom
propre de collacteus17.
Le lait de la mère a une valeur marchande dont témoignent les salaires versés aux
nourrices et qui peut faire l'objet de spéculation. Sans doute le recours aux nourrices, dans ses
différentes formes, nourrices au domicile des maîtres ou bien nourrices chez lesquelles on
dépose l'enfant, a-t-il pris durant l'empire romain des proportions non négligeables. Il existait
sur le forum, dans le marché aux légumes, une colonne dite "lactaria" près de laquelle s'était
fait anciennement le louage des nourrices18. Le marché s'est-il diversifié avec l'organisation
de l'abandon et le transport des nouveau-nés chez des nourrices au loin ? Il est possible aussi
que la limitation de l'adoption sous l'influence du christianisme ait accru ces nouvelles
pratiques de placement temporaire des enfants chez autrui, opérant ainsi une "redistribution"
des enfants dans les familles selon une hiérarchie sociale du plus riche au plus pauvre.
C'est probablement la diffusion de ces comportements qui provoque les critiques des
philosophes et des moralistes (Plutarque, Tacite, Pline). Un des textes les plus célèbres est
celui des Nuits attiques d'Aulu-Gelle19. Le philosophe fait parler un autre philosophe,
Favorinus, originaire d'Arles en Gaule. Ce dernier constate qu'une jeune femme accouchée
appartenant à la haute société impériale s'apprête, sur les conseils de sa propre mère, à
recourir à une nourrice ; il tente alors de convaincre la jeune femme d'"être entièrement mère
de son fils". Il avance plusieurs arguments dont celui de la continuité de la grossesse et de
l'allaitement, celui de la parfaite adaptation des seins à la fonction nourricière, celui du
sentiment d'humanité, celui de la transmission du caractère de la nourrice et celui enfin des
sentiments liant le bébé à celle qui l'a nourri : "celles qui abandonnent leurs rejetons et les
écartent d'elles, les donnant en nourrice à d'autres, brisent ce lien et cette union de l'âme et
de l'amour par lequel la nature assemble parents et enfants, ou du moins le relâchent et
17Corbier (Mireille), "La petite enfance à Rome : lois, normes, pratiques individuelles et collectives", Annales HSS, 1999, n° 6, p.
1280-1281, 1284. On retrouve cette parenté de lait qui crée des liens très forts dans le Maghreb contemporain.
18Idem, p. 1271-1271, 1276. Les nourrices venaient peut-être de la campagne proche d'où la localisation de ce marché.
19Aulu-Gelle, Les nuits attiques, Les Belles Lettres, Paris, Livre XII, p. 30-34.
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l'endommagent. [...] Quant à l'enfant lui-même les sentiments de son coeur, d'amour,
d'affection, sont placés exclusivement chez celle dont il tire sa nourriture et comme cela se
passe pour les enfants exposés, il n'est plus capable de sentiment ni de regret pour la mère
qui l'a mis au monde. [...]." D'Aulu-Gelle à Jean-Jacques Rousseau, les philosophes, pendant
des siècles, tenteront ainsi d'argumenter en faveur de l'allaitement par la mère, ce qui prouve
la continuité de la transgression en Europe. Mais il ne s'agit pas d'une exclusivité
méditerranéenne et européenne puisqu'on retrouve ce type de comportement dans la Chine
des Ch'ing (1644-1911) : le néo-confucianiste Zhu Xi critique l'emploi des nourrices par les
femmes riches car, explique-t-il, "nourrir un enfant et tuer l'enfant d'une autre [la nourrice
est obligée d'abandonner son propre enfant] n'est pas conforme à la Voie et ne peut être
légitime qu'en cas de nécessité"20. Au XVIIe siècle, cependant, le recours aux nourrices chez
les familles de la haute société est la norme21.
Depuis l'Antiquité, le recours aux nourrices reste la solution dominante en Europe
lorsque la mère n'allaite pas. D'abord limitée aux milieux urbains, la coutume se diffuse dans
toutes les couches de la société, singulièrement en France.
Un phénomène européen
Pendant des siècles, deux sources ont alimenté le marché des nourrices, d'une part la
demande des milieux aisés, d'autre part la demande des institutions recueillant les nouveaunés
abandonnés. Mais l'habitude de confier ses enfants à des nourrices s'est diffusée dans bien
d'autres milieux sociaux, le monde urbain des artisans et des commerçants des villes par
exemple, monde en pleine expansion en Europe entre le Xe et le XIVe siècle et à partir de la
Renaissance. Dans un pays comme la France, le recours aux nourrices est suffisamment
développé dès le Moyen-Age pour motiver une intervention royale : par l'ordonnance du 30
janvier 1350, sont fixés les salaires des nourrices et des "recommandaresses" chargées de
convoyer les bébés jusqu'au domicile des nourrices.
A partir de l'époque moderne, toute l'Europe adopte le type de comportement observé à
Florence, y compris les pays anglo-saxons. Les nourrices sont appelées wet nurses en
Angleterre, balia en Italie, nodriza ou ama au Portugal.
Mais dès le milieu du XVIIIe siècle, donc avant la publication de l'Emile de Rousseau,
le choix de confier son enfant à une autre femme est l'objet d'une critique renouvelée. Sans se
contenter de recopier les Anciens, le docteur William Cadogan expose dans un livre publié en
1748 les méthodes simples d'allaitement et recommande l'allaitement direct par la mère22. Ce
livre connaît un réel succès puisqu'il est réédité vingt fois avant la fin du siècle : ce succès
explique-t-il le recul de la mise en nourrice en Angleterre ou bien plutôt est-il l'illustration
d'une modification en profondeur des comportements familiaux ? Nous pencherions pour la
seconde hypothèse : la famille britannique, plus rapidement que dans le reste de l'Europe, s'est
20Furth (Charlotte), "Concepts of Pregnancy, Childbirth and Infancy in Ch'ing Dynasty China", Journal of Asian Studies, vol. 46, n°
1, 1987, p. 22.
21Ping-Chen (Hsiung), "To nurse the young : breastfeeding and infant feeding in late imperial China", Journal of Family History,
1995, p. 223-226.
22Cadogan (W.), An Essay upon nursing and the Management of Children from the Birth to three Years of age, Londres, 1758, 9e
édit. 1769, 45 p.
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concentrée sur l'unité parents-enfants, investissant la mère d'une fonction éducatrice
garantissant la transmission des valeurs familiales23.
La mise en nourrice des enfants lyonnais
Dans le même temps sur le continent s'est perpétuée et même développée l'industrie
nourricière. Le cas de la France est particulièrement intéressant parce que, contrôlée par les
autorités officielles (villes, Etat), l'industrie nourricière déjà développée au XVIIIe a sans
doute connu une extension maximale au XIXe siècle, en pleine révolution industrielle.
Etudié par Maurice Garden24, le cas lyonnais est exemplaire d'une situation sociale dans
laquelle l'activité économique de la mère revêt une importance cruciale pour la famille et
justifie le placement systématique des enfants en nourrice. C'est parce que la femme travaille
la soie aux côtés de son mari et de ses grands enfants, parce qu'elle tient l'échoppe de son
époux boucher ou boulanger, mais aussi (et peut-être surtout) parce qu'il existe une offre
abondante de nourrices dans les régions voisines, que les familles lyonnaises se séparent très
vite de leurs enfants. Le placement en nourrice a pour conséquence directe de rendre les
épouses très fécondes : la moyenne calculée dans le milieu des ouvriers en soie d'une paroisse
lyonnaise atteint 8,25 enfants par femme, le tiers des femmes donnant naissance à 10 enfants
et plus ; le milieu des bouchers était encore plus prolifique puisque les femmes accouchaient
tous les ans !
On connaît bien le fonctionnement du marché nourricier lyonnais, bien qu'il n'ait pas
existé de Bureau des nourrices avant 1779. Les familles les plus aisées qui pouvaient offrir
des salaires élevés, plaçaient leurs enfants dans la ville même ou tout près : on pouvait visiter
l'enfant, le contrôle était possible. Plus les familles étaient pauvres, plus elles étaient obligées
de placer l'enfant loin ; les hôpitaux d'enfants trouvés cherchaient aussi à placer leurs enfants
dans des régions choisies entre 60 et 100 km de Lyon, d'où une concurrence supplémentaire.
Vers le milieu du XVIIIe siècles, des plaintes émanent des parents vis-à-vis des nourriciers
qui leur rendent leurs enfants malades, mourants ou morts. Les notables s'émeuvent de ce
gâchis de vies humaines et tentent d'organiser plus rationnellement le transfert des enfants et
la surveillance des nourrices. A l'initiative de Beaumarchais, un institut vient au secours des
mères nourrices désireuses d'allaiter elles-mêmes leurs enfants. Lyon demeure pendant tout le
XIXe siècle la ville de France qui envoie la plus forte proportion de ses nouveau-nés en
nourrice. Vers 1900, l'évaluation est de près de la moitié des enfants25.
23Blunden (Katherine), Le travail et la vertu. Femmes au foyer : une mystification de la révolution industrielle, Payot, 1982.
24Garden (Maurice), Lyon et les Lyonnais au XVIIIe siècle, Flammarion, 1975, p. 59-84.
25Rollet (Catherine), "Allaitement, mise en nourrice et mortalité infantile en France à la fin du XIXe siècle, Population, n° 6, 1978,
p. 1198 ; Rollet (Catherine), La politique..., p. 500-501.
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"L'industrie nourricière"
Lyon est un cas extrême mais toutes les villes de France ont connu l'envoi en nourrice
d'une part plus ou moins importante de leurs enfants. Paris, à la fin du siècle dernier,
expatriait provisoirement le tiers de ses enfants ; en moyenne générale, un enfant né en France
sur dix était placé en nourrice, c'est-à-dire qu'un enfant sur dix vivait ses premiers mois
d'existence loin de sa famille naturelle. Ce comportement n'a changé qu'avec la Première
guerre mondiale26.
L'industrie nourricière telle qu'elle se présente en France au milieu du XIXe siècle
constitue une des formes de migration entre villes et campagnes mais l'opinion est consciente
qu'elle représente aussi une forme cruelle de l'exploitation de certaines classes sociales par
d'autres27. Il existe en effet toute une hiérarchie de plus en plus discriminante des formes
d'allaitement par des nourrices : la bourgeoisie a renoncé à l'envoi au loin de sa progéniture,
elle a choisi l'allaitement à domicile par une nourrice au sein, "bourguignotte", plus tard
bretonne28. La classe moyenne continue d'envoyer ses enfants en nourrice, en essayant de
trouver les meilleurs placements, garantis, théoriquement du moins, par les bureaux des
nourrices. Les enfants des familles pauvres, les enfants des mères célibataires et les enfants
abandonnés doivent se contenter des nourrices les moins cotées, lesquelles sont souvent,
comme dans la banlieue de Londres, des nourrices "au biberon". C'est cette situation ainsi que
l'excessive mortalité des nourrissons et des enfants des nourrices qui conduisent les
parlementaires à adopter la première loi de "protection des enfants du premier âge", loi
adoptée en 1874 et qui prévoit la surveillance des nourrices et de tous les enfants de moins de
deux ans "placés, moyennant salaire, en nourrice, en sevrage et en garde"29.
Le marché nourricier se différencie : en 1865, 41 % des bébés nés à Paris sont élevés
par 22 428 nourrices, bébés dont 2 864 sont pourvus d'une nourrice sur lieu30, 2 538 sont des
enfants abandonnés, 1 974 sont placés par le bureau municipal, 6 000 sont confiés à une
nourrice directement par les parents, 11 906 sont pourvus d'une nourrice par les bureaux
privés31. A Lyon en 1890, plus de la moitié des enfants nés sont confiés à des nourrices à
emporter32 (4 203 sur 8 101 naissances), sans compter les 917 bébés pourvus d'une nourrice
sur lieu33. Vers la fin du siècle, pour l'ensemble du territoire, environ un enfant sur dix est
confié à une nourrice chez elle, ce qui concerne près de 100 000 enfants chaque année : en
26Rollet (Catherine), La politique, op. cit., p. 508-512.
27Voir notamment le débat qui a lieu au milieu des années 1860 : Rollet (Catherine), La politique..., op. cit., p. 71-88.
28Rollet (Catherine), Les nourrices en Bretagne vers 1900, Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest (Anjou, Maine, Touraine),
tome 98, n° 4, 1991, p. 407-422. A la veille de la Seconde guerre mondiale, on voit encore en Andalousie des nourrices "sur lieu"
avec leurs longues nattes tressées tandis qu'elles ont disparu de Madrid, remplacées par des Anglaises et des
Allemandes...(Humphery d'Onfroy,L'enfant et sa mère à travers le monde, Paris, Librairie Plon, 1939, p. 389-390.
29Idem, p. 131-136.
30C'est-à- dire des nourrices qui allaitent l'enfant au domicile des parents.
31C. Rollet, La politique..., op. cit., p. 81.
32C'est-à- dire des nourrices qui emportent l'enfant pour l'allaiter chez elles.
33C. Rollet, La politique..., op. cit., p. 82 et p. 501.
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1896, 191 567 enfants de moins de deux ans sont protégés par la loi Roussel34, 96 000 ayant
été pourvus d'une nourrice au cours de l'année. Il ne s'agit pas de chiffres négligeables.
La nourrice, l'enfant, les parents : une relation à trois
Le choix de la nourrice se fait souvent pendant les derniers mois de la grossesse de la
mère. C'est le cas chez les Mertzdorff, une famille de la bourgeoisie industrielle installée en
Alsace. Le ménage se marie en 1858, la jeune femme, Caroline Duméril a 22 ans, l'époux,
Charles Merztdorff, 40 ans, il possède une usine de blanchiment et d'impression à Vieux-
Thann. C'est en mars 1859, un peu plus d'un mois avant la naissance, que le choix est arrêté
au cas où la mère ne pourrait allaiter ; on donnera à la nourrice 40 f. mais Caroline a bien
l'intention d'allaiter son enfant, ce qu'elle fait35. Le médecin joue un rôle crucial puisqu'il
désigne les critères de choix et finalement sélectionne la nourrice dans les milieux aisés. Tous
les manuels de médecine des enfants de l'époque contiennent un ou plusieurs chapitres sur
cette question cruciale.
La surveillance de la nourrice, même lorsque celle-ci habite tout près, n'est pas facile.
Voici une famille vivant en 1848 dans une petite ville bretonne : la santé de l'enfant confié à
une nourrice préoccupe la tante de l'enfant qui en a la responsabilité pendant un déplacement
de sa soeur : "Hier matin après la grand-messe, nous fûmes voir l'enfant ; la nourrice nous dit
qu'il n'avait point eu de selle depuis jeudi, il avait l'air gêné ; on lui introduisit un pied
d'oseille trempé d'huile dans le fondement, et au bout de quelques minutes, le petit fit
beaucoup d'efforts et il eut une évacuation abondante. Nous sommes toujours dans le doute
pour savoir si la nourrice a suffisamment de lait. Craignant qu'il n'ait pas assez
abondamment, je lui fais bouillir tous les jours au peu d'orge que je coupe avec du lait sucré,
l'enfant prend cette boisson avec plaisir"36 : visite, intervention thérapeutique, complément
alimentaire forment la surveillance exercée par une parenté inquiète.
Mais beaucoup d'enfants échappent à la surveillance parentale parce qu'ils partent à
plusieurs centaines de kilomètres : c'est cette situation qui alimente un vaste débat sur la
nocivité de l'industrie nourricière. "Le wagon était plein, il y avait trois nourrices munies de
deux nourrissons chacune [...]. Les poupons criaient tantôt un à un, tantôt tous ensemble. Les
nourrices faisaient boire l'un, changeaient, secouaient l'autre ; les couches salies restaient
sur le plancher pour sécher et pour perdre leur odeur repoussante [...]". Le thème de la
nourrice a fait couler beaucoup d'encre, y compris celle de la bonne comtesse de Ségur d'où
est tiré cet extrait37. Autant Balzac célèbre avec lyrisme le bonheur d'allaiter losqu'il s'agit de
la mère, autant il critique les parents qui abandonnent leur progéniture aux nourrices car
"l'asservissement de l'enfant français dans ses bandelettes est la liberté de la nourrice, voilà
le grand mot"38. Il est un fervent partisan de la mère éducatrice, de celle qui consacre tout son
34La loi de protection des enfants du premier âge, préparée par le Dr Théophile Roussel (1816-1903), député, est adoptée le 23
décembre 1874 : “Tout enfant de moins de deux ans qui est placé, moyennant salaire, en nourrice, en sevrage ou en garde hors du
domicile de ses parents, devient par ce fait, l’objet d’une surveillance de l’autorité publique, ayant pour but de protéger sa vie et sa
santé”. Voir le chapitre 7.
35Lettre inédite du 20.3.1859 aimablement prêtée par les descendants de la famille Mertzdorff, que je remercie chaleureusement.
Une partie de la correspondance de la famille Mertzdorff a fait l'objet de la publication : C. Dauphin, P. Lebrun-Pézerat, D. Poublan,
Ces bonnes lettres..., Paris, A. Michel, 1995.
36Archives privées de la famille Perrio, lettre du 2 janvier 1848.
37Comtesse de Ségur, Les deux nigauds, Hachette, 1870, 5e édit., p. 46.
38H. de Balzac, Mémoires..., op. cit., p. 329.
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temps à élever ses enfants : c'est à elle d'allaiter, de donner le bain, de surveiller la préparation
des plats, de faire manger ses enfants.
Maupassant est encore plus féroce dans sa description des nourrices sur lieu : "Elles
vont, les grosses femmes pleines de lait, en se balançant et en se souvenant des prés, sans
autres idées et sans autres désirs que ceux du pays délaissé... De temps en temps, elles
s'asseyent, ouvrent leur robe et versent dans la bouche goulue du petit être assoiffé le flot
blanc qui gonfle leurs poitrines ; et le passant qui se promène croit sentir passer dans le vent
une bizarre odeur de bêtes, d'étable humaine et de laitages fermentés"39 : mépris de la
paysanne, mépris incommensurable de la femme dans ses fonctions reproductrice et
nourricière, Maupassant, qui avait quasiment été abandonné par sa mère, déteste la femme
enceinte et allaitante !
Ces témoignages littéraires ne sont probablement pas l'expérience commune mais ils ont
exercé une influence certaine dans un pays comme la France : autant l'expérience de
l'allaitement maternel est valorisé par les médecins et les pédagogues, autant l'allaitement
mercenaire est férocement critiqué, et avec elles les paysannes qui se livrent à cette activité.
Les documents recueillis pour le Morvan par Noëlle Renault donnent toutefois une toute
autre image des relations entre parents et familles nourricières (il s'agit de nourrices sur lieu),
échanges de nouvelles, marques de reconnaissance, maintien, longtemps après, des liens entre
la nourrice et l'enfant devenu grand40. M. Foucault, né en 1852, reste attaché à sa nourrice, il
lui écrit ainsi qu'à son frère de lait, jusqu'à la mort de celle-ci : "sans doute j'étais bien jeune
pour m'en rendre compte mais combien de fois nos parents m'ont-ils dit ce que je devais à son
bon coeur et à ses soins maternels [...]. Comment ? Ma nounou enfile encore son aiguille
sans lunettes ?"41 (Nounou a alors 84 ans !) Mais il est difficile de dire s'il s'agit de
l'expérience commune ou bien de celle d'une minorité seulement des familles. Combien de
parents reconnaissants parmi plusieurs dizaines de milliers, combien de parents indifférents ?
Combien de nourrices dévouées et soigneuses ? Combien de négligentes, voire de cyniques ?
Il n'est pas possible de répondre avec précision : le tableau n'est ni aussi noir que l'ont décrit
certains contemporains ni aussi rose que l'ont cru certains observateurs soucieux de
réhabiliter le monde paysan ou le temps passé. Peut-être aussi, les enfants, s'ils avaient
davantage exprimé leurs sentiments, auraient témoigné en masse de leur attachement à ce
premier visage de femme, même si la séparation d'avec les parents était traumatisante. D'après
les autobiographies analysées par Darya Vassigh42, c'est bien la séparation d'avec la famille
qui marque la mémoire des enfants : la mère qui allaite ne laisse pas de traces, l'envoi en
nourrice, si : premier chagrin, première angoisse, primordiale séparation ? La pudeur empêche
cependant d'exprimer ses sentiments, sauf exception, à moins que le jugement des adultes ait
empêché leur expression. La famille qui se centre sur elle-même, qui s'amenuise, s'accorde
moins avec ces allers-retours qui ont forgé des générations d'enfants.
Pour la grande majorité tout de même, l'enfant reste au foyer, c'est la mère elle-même
qui s'occupe de son tout-petit, avec l'aide de domestiques dans les familles aisées et
39Les servantes, extrait cité par Le Monde 2 avril 1988.
40N. Renault, Les nourrices du Morvan, Association "Nourrices du Morvan", Lormes, 1995, 119 p. ; Au temps des nourrices du
Morvan, Association "Nourrices du Morvan", Lormes, 1997, 172 p.
41N. Renault, Au temps des nourrices..., op. cit., p. 97-98.
42D. Vassigh, Les relations adultes-enfants dans la seconde moitié du XIXe siècle (1850-1914), Paris VII, 1996, p. 43.
Catherine ROLLET
Histoire de l’allaitement en France : pratiques et représentations
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moyennes. Le modèle de la mère au foyer tel qu'il s'est déjà diffusé en Grande-Bretagne et
aux Etats-Unis43, sans devenir forcément une expérience plus fréquente44, devient la référence
dominante au XXe siècle.
Conclusion
Finalement, ce tour d'horizon nous aura permis de distinguer deux modèles de
maternage pour l'Europe : le modèle anglais de l'allaitement par la mère, le modèle français
qui a continué plus longtemps à accorder une place importante au recours aux nourrices. Mais
il faut ajouter un troisième modèle, celui de l'allaitement par la mère mais au biberon, modèle
connu depuis des siècles mais qui n'a été appliqué massivement qu'au XIXe siècle.
L'histoire de l'allaitement en France est originale, puisque les familles ont recouru aux
nourrices beaucoup plus tardivement massivement qu'ailleurs en Europe. Malgré les appels de
Rousseau, ceux des médecins. D'autre part, le biberon a succédé aux nourrices avec un succès
considérable dans tous les milieux sociaux : les raisons de cet artifice sont complexes, de
même que celles qui ont poussé précocement les familles françaises à limiter les naissances.
Avant de terminer sur quelques repères statistiques contemporains qui permettent de
situer la France dans le contexte européen, je voudrais évoquer le modèle d'évolution qui a
caractérisé tous les pays industrialisés au XXe siècle. L'entrée dans la "modernité" (entre
guillemets) s'est traduite partout par une diminution de la fréquence de l'allaitement maternel.
Sous l'influence de quels facteurs ?
- le travail des mères à l'extérieur
- l'indifférence des professionnels de la santé (malgré de brillantes exceptions et le
rappel à l'ordre par les médecins... l'allaitement comme un devoir)
- la découverte de la stérilisation du lait, la fabrication de laits en poudre
- l'effet de la mode
- la pudeur (dévoiler ses seins)
- le rejet du modèle de la femme allaitante...
Dans un deuxième temps, sont apparus des facteurs favorisant à nouveau l'allaitement :
- mesures législatives encourageant l'allaitement maternel (congés, allocations,
primes...)
- éducation des mères et des professionnels
- meilleure connaissance des besoins du nouveau-né
- meilleure connaissance des mécanismes de l'allaitement
- réhabilitation des notions de bien-être et de plaisir.
Ce modèle d'évolution a été développé par Michel Péchevis et M.-J. Bonnal en 1975.
Tout montre que dans le cas de la France, un première baisse accélérée s'est produite
dès avant la Première Guerre mondiale. Pour 1907-1910, j'ai pu calculer que 48,1 % des
43K. Blunden, Le travail et la vertu. Femmes au foyer : une mystification de la Révolution industrielle, Payot, 1982, 251 p.
44Le taux d'activité des mères resta élevé et toléré pendant tout le XIXe siècle, par suite d'une relative pénurie de main d'oeuvre
masculine.
Catherine ROLLET
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nouveau-nés morts avant un an étaient allaités au sein. Certes les bébés allaités au biberon
mouraient davantage que ceux allaités au sein : cette proportion ne reflète qu'imparfaitement
la fréquence réelle de l'allaitement au sein, elle la sous-estime. Entre les deux guerres, les
facteurs favorables (congés, allocations) ne sont pas encore assez puissants pour contrecarrer
les facteurs défavorables (effet de mode, diffusion des laits en poudre...). La proportion des
bébés morts avant un an allaités au sein stagne entre 40 et 50 %. Après la Seconde guerre
mondiale, la décroissance est brutale et soutenue. Parmi les assurées sociales, la proportion
des mères allaitant au sein, après avoir augmenté pendant la guerre, diminue brutalement à
partir des années 1950 : 67 % d'allaitement en 1949, 56 % en 1950, 51 % en 1951. Ceci est
sans doute à mettre en rapport avec l'hospitalisation croissante des mères lors de
l'accouchement, avec séparation du nouveau-né de sa mère. Pour les pays scandinaves
(Danemark, Suède et Norvège), les études ont montré que le minimum avait été atteint au
cours des années 1970. Pour la ville d'Oslo, des statistiques plus anciennes montrent que la
remontée de la fréquence de l'allaitement date des années 1920-1930 : 75 % des mères
allaitaient alors leur enfant.
Quelques repères statistiques
En France, le taux d'allaitement tel qu'il peut être mesuré à travers les certificats du 8e
jour, est inférieur à 70 % ; l'allaitement tendrait cependant à augmenter régulièrement depuis
une dizaine d’années d’après les statistiques de la DREES : de plus en plus de femmes
commenceraient à allaiter.
Année Taux d’allaitement au 8e jour (en %)
1995 45,6
1996 46,4
1997 48,8
1998 48,3
1999 50,1
2000 52,3
2001 54,5
2002 54,6
Autour de la moyenne de 48,8 % observée en 1997, le taux oscillait entre 26,1 % dans
le Cantal et 65,2 % à Paris. En 2002, les différences régionales restent également notables
allant de 35 % (Pas-de-Calais) à 70 % (Isère et Paris). La cartographie de l'allaitement s'est un
peu modifiée au cours des dernières décennies. En 1972, une ligne Calais-Marseille séparait
la France en deux groupes : à l'est, on trouvait des taux d'allaitement supérieurs à 36 %, à
l'ouest, des taux compris entre 12 et 27 %, excepté l'Aquitaine. Noter que cette cartographie
est exactement inverse de celle que l'on peut établir pour le début du XXe siècle, en décalant
la ligne qui devient Saint-Malo/Genève. 25 ans plus tard, la carte est brouillée : si l'on
Catherine ROLLET
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rencontre bien à l'est de la ligne Calais-Marseille les plus forts taux d'allaitement, on y trouve
aussi des taux très faibles comme dans la région Nord (29 %).
Le taux d'allaitement varie selon le milieu social : les classes moyennes sont celles qui
allaitent le moins, de même que les femmes titulaires d'un diplôme moyen, les femmes les
moins diplômées appartenant souvent aux milieux les plus modestes allaitent davantage, de
même les femmes les plus diplômées et dont le mari est cadre supérieur. Les facteurs
influençant le choix et la durée de l’allaitement sont connus : mères multipares, plus âgées,
ayant elles-mêmes été allaitées, ayant suivi des études supérieures et ayant gardé leur bébé
auprès d’elles la nuit.
Autre caractéristique de l'allaitement en France : la durée de l'allaitement est très courte,
mais on la mesure mal au-delà de 8 jours. Le certificat du 9e mois ne couvre pas toute la
population infantile, il est souvent mal rempli et il n’existe pas d’enquête nationale palliant
cette lacune. Le temps moyen d’allaitement serait de l’ordre de 10 semaines seulement45.
« Dans le Morbihan, en 2001, 65% des bébés allaités à la naissance étaient encore au sein à
deux mois et la durée moyenne d’allaitement maternel est passée à 18,5 semaines alors
qu’elle était estimée entre 10 et 12 semaines à cette même période pour le reste de la
France »46. Selon le Dr Marie Thirion, à 3 semaines, 10 % seulement des enfants seraient
encore allaités par leur mère. En Suisse, cette proportion est atteinte à 5 mois pour 92 % de
bébés allaités à la naissance.
Dans l'ensemble européen, les taux d'allaitement en France sont faibles : ils sont en
particulier inférieurs de moitié à ceux des pays scandinaves (plus de 90 % des enfants sont
allaités). L’Europe du Nord bénéficie de taux d’allaitement très élevés en sortie de maternité
et prolongés dans le temps. En Suède en 1994, 95 % des enfants étaient allaités à la naissance,
79 % à deux mois 64 % à quatre mois et 40 % à 6 mois. En Norvège, tous les nouveau-nés
sont allaités à la naissance et les deux tiers tètent encore à 6 mois47. Aux États-Unis un recueil
rétrospectif de données sur l’allaitement pour un échantillon de la population est associé à
l’enquête nationale sur les vaccinations ; 71 % des enfants ont été allaités en 2002 ;
respectivement 52 %, 35 % et 16 % étaient allaités à 3 mois (dont 43 % exclusivement), 6
mois et 1 an48.
45 Castetbon K, Dupont N, Hercberg S. Bases épidémiologiques pour la surveillance de l’allaitement maternel en France,
Rev Epidemiol Santé Publique, 2004, 52: 475-83.
46 Sophie Frignet, Santé et allaitement maternel, site www.santeallaitementmaternel.com, consulté le 14 février 2006.
47 Céline Ruelland-Mayol, Promotion de l’allaitement maternel. Quelle place pour le médecin généraliste ? Thèse
de médecine Université de Rennes I, 2003, p. 3.
48 Li R et al. Breastfeeding rates in the United States by characteristics of the child, mother or family: the 2002
National Immunization Survey, Pediatrics 2005 115 (1): e31-e37.
_________________


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MessagePosté le: Ven 13 Juin - 16:31 (2008)    Sujet du message: Publicité

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duperray


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MessagePosté le: Mer 25 Juin - 22:37 (2008)    Sujet du message: j'ai trouvé ça... Répondre en citant

j'ai lu en diagonale pour commencer mais c'est vraiment intéressant ; merci !
_________________
Grand congé de mat pour mon p'tit troisième, Gaspard, j'ai le temps de m'occuper de couches lavables,de diversification raisonnée...profitons-en !


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